Fort du succès de son premier album, Eminem revient à peine un an plus tard avec son nouvel opus, The Marshall Mathers LP. Si The Slim Shady LP donnait la part belle à la face la plus barrée et provocatrice d'Eminem, ce sophomore album laisse apparaître un rappeur encore plus torturé, pris entre les feux croisés de la célébrités ("Stan", "The Way I am") et de ses déboires personnels ("Kim"). A mille lieux des discours aséptisés de ses confrères, Eminem se livre, donne de sa personne sur ce disque, et propose sans vérgogne son intimité autant que ses névroses à l'auditeur.
Tout au long de ce disque, Marshall Mathers joue du sentiment de répulsion et d'admiration que provoquent son ton acide, ses fantasmes criminels et ses crises de paranoïa autodestructrices. Sur un "Kill You" au beat saccadé, qui ouvre l'album, il adopte un discours sans concession qui fustige le comportement de sa mère et lui promet ses plus sincères représailles. Immédiatement ensuite, il nous rappelle que son nouveau statut de star n'est pas de tout repos, avec le fameux "Stan" (qui prend à son compte le morceau "Thank You" de Dido), qui raconte de façon efficace le fanatisme dont il est l'objet. Dans ce morceau superbe, produit par The 45 King, Em s'en remet à des explications sobres (en s'emparant de la plume de son plus grand fan), pour signifier son impuissance face à son propre phénomène qui lui échappe. Ces deux premières tracks résument finalement assez bien la colonne vértébrale de cet opus, composée des récits d'une intimité troublée menés sur un ton désespéré, et des tracas de la célébrités mêlés à la surexposition médiatique (comme sur le sublime "Marshall Mathers").
Dans le registre des morceaux de bravoures quasi autobiographiques (bien qu'agrémentés d'une large part de folie imaginaire), citons l'excellent "Kim", dans lequel Eminem met en scène le meurtre de sa propre femme. Sur un beat teinté de sonorités rock (courtesy of F.B.T, soit Mark et Jeff Bass, qui co-produisent avec Eminem bons nombre de tracks) , le rappeur blond raconte de façon complétement frénétique une dispute fatale qui le conduit à supprimer Kim et à faire disparaître le cadavre. Loin d'être politiquement correct, direz-vous, mais c'est devenu l'une des marques de fabrique du style Eminem. De l'autodéstruction, de la névrose et des spasmes créatifs au service d'un talent au dessus de la moyenne.
Toujours bien entouré par le clan Aftermath qui lui permet de bénéficier des bons soins de Dr. Dre, Eminem n'hésite pas non plus à proposé son tube déjanté avec "The Real slim Shady". Dans la lignée de "My name is" et avant "Without me", le duo Em/Dre reste fidèle à sa recette magique, qui convie l'alter ego Slim Shady pour un titre provocateur et jouissif, malgré l'usure des rotations radio. Dand une veine tout aussi barrée, notons les excellents "Drug Ballad" (dont le nom demeure suffisamment évocateur), "Under the influence" (ft. D-12) et son refrain tendancieux, le sombre "Amityville" (ft. Bizarre) ou encore le skit scabreux "Ken Kaniff" (no comment...).
Attendu comme l'album de la confirmation pour Eminem, ce Marshall Mathers LP s'avère être celui de la consécration. Fort d'un art parfaitement maîtrisé (en témoignent son flow plus aiguisé que jamais et sa présence non négligeable à la production), toujours aussi bien entouré et généreux dans la créativité, Marshall Mathers s'impose comme le nouveau poids lourd du Rap US. Reprenant avec succès le titre de Snoop Dogg ("Bitch Please"), auquel il donne une nouvelle vie, exprimant son ras-le-bol autant que ses convictions sur "The Way I am", il survole cet album avec une aisance surprenante et une réussite insolante. Certainement l'album le plus représentatif des qualités d'Eminem et de sa capacité impressionante à évoluer dans différents registres. Un disque essentiel à posséder absolument.